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Un statut pour les familles monoparentales, une bombe politique?

L’excellente nouvelle sur la défiscalisation de la pension alimentaire a éclipsé l’interview dans le « Parisien » du 22 octobre d’Agnès Canayer dans lequel cette dernière réfute la pertinence de l’instauration d’un statut pour les familles monoparentales, ironisant sur une carte « qui ne doit pas être un gadget » tout en saluant ceux qui l’essayent : « la mairie de Paris à lancé une initiative de carte famille monoparentale à laquelle sont associés des droits qui relèvent de la ville. Et – se félicite t’elle – c’est très bien« .

 

Cette confusion pourrait laisser penser que madame Canayer ne connait pas ses dossiers. Et qu’elle botte en touche. Car Xavier Iacovelli dans le dernier rapport de la commission gouvernementale qu’il a dirigé avec Fanta Berette préconise quand à lui la création d’une carte « ouvrant des droits ». Devenue porte-parole du groupe Renaissance dans la dernière mandature cette dernière s’était fait connaitre avec le lancement d’une campagne pour la création de cette même carte.

Et si la cacophonie à la tête de l’Etat sur cette question du statut ne relevait pas d’une méconnaissance du sujet , mais bien au contraire d’une difficulté à l’inscrire à l’agenda politique?

Revenons d’abord rapidement sur la définition d’une famille monoparentale. Depuis 1981, l’INSEE la définit ainsi : « Une famille monoparentale est constituée d’un adulte avec son ou ses enfant(s) appartenant au même ménage ». Dans le code de l’action sociale et des familles, c’est  « un parent isolé » à savoir  « une personne isolée avec un ou des enfants à charge ».

La première des définitions ne renvoie donc qu’à un profil sociologique utilisé dans les statistiques nationales; La seconde intègre la composition spécifique familiale pour le calcul de prestations. Mais sur la base de revenus, avec les limites de seuil. Toutefois au dessus de ces dernières les familles monoparentales disparaissent et ne deviennent pas pour autant une catégorie de la politique publique familiale.

Créer un statut permettrait de garantir des droits économiques et sociaux. Et risquerait d’augmenter « le pognon de dingue » consacré à la redistribution sociale. Rappelons-nous par exemple que la prolongation du Complément de Mode de Garde ( le fameux CMG) de l’âge de 6 à 12 ans pour les familles monoparentales était une promesse du candidat Macron de 2022. Elle sera mise en place comme l’indique la ministre…en septembre 2025.

Peut-être que le coût de la mesure constitue une raison justifiant les réticences du gouvernement à se prononcer pour un statut? Certainement…

Cependant cette première explication ne doit pas masquer la seconde:  l’emprise du patriarcat sur la façon de faire famille.

Petit retour en arrière…

Il faut se souvenir que la monoparentalité devient un fait social lorsque le nombre de séparations explose à partir de 1975, à la suite de la promulgation de la loi sur le divorce par consentement mutuel. Dont les femmes sont à l’origine dans 70% des cas.

Sujet social donc, et le débat fait rage pour définir la famille monoparentale. D’un côté, parmi les courants féministes, celles et ceux qui  souhaitent la caractériser comme un modèle de famille alternatif à celui du couple parental. Avec une reconnaissance par un statut.

D’autres, les mouvements familialistes, l’UNAF [1] en tête préfèrent l’appréhender à travers les seules difficultés économiques liées au fait de ne disposer que d’une seule source de revenus. Sans, surtout, l’ériger comme un type de famille. C’est cette version qui l’a emporté et qu’on connait aujourd’hui.

Ce qui amène la sociologue Nathalie Martin-Papineau qui relate cette histoire dans sa thèse [2] a conclure  : « la sphère politico-administrative [a construit] l’existence des familles monoparentales […] en la réduisant à des situations de précarité économique c’est-à-dire en lui attribuant une connotation négative ».

Aujourd’hui rien n’a beaucoup changé sinon l’augmentation impressionnante des foyers monoparentaux. Représentant un peu plus de 9% du total des familles françaises en 1975, en 2020 leur part s’élève à 25%, soit deux millions. Avec, à leur tête, des mères dans 83% des cas.

Et c’est sans doute pour cela que toute l’histoire se rejoue dans les différentes auditions, commissions et travaux sur le sujet.

D’un coté le groupe de l’assemblée transpartisan à l’initiative de Philippe Brun, député socialiste de l’Eure travaille à une loi pour les familles monoparentales dont la création d’un statut constitue l’article premier. S’appuyant ainsi sur les propositions de la Collective des Mères Isolées, association féministe, présentées lors de la campagne électorale de 2022.

De l’autre, reçue par la Mission Flash sur les familles monoparentales de la délégation des Droits des Femmes du Sénat, L’UNAF [3] rapporte ainsi les positions défendues:  » S’agissant des préconisations pour mieux accompagner les familles monoparentales, l’Unaf a tout d’abord précisé ses positions : Sur la création d’un statut : l’Unaf n’y est pas favorable. La monoparentalité ne recouvre pas des situations homogènes et elle n’est pas figée dans le temps « .

On conviendra que l’argument reste un peu court.

Pas de statut donc mais « En revanche, elle est favorable à l’accompagnement des familles monoparentales sous l’angle de la parentalité autour de la séparation. L’Unaf a ainsi formulé plusieurs propositions pour un accompagnement renforcé et coordonné permettant une co-parentalité effective. »

On l’a donc compris. L’effort ne doit donc pas porter sur la consolidation de la nouvelle famille issue de la séparation, avec un statut, des droits et un soutien mais sur le maintien d’un couple parental supposé existé . Pourtant on sait aujourd’hui que dans l’immense majorité des cas lorsque c’est la mère qui demande la séparation, c’est justement parce que le père s’est montré, d’une manière ou d’une autre, défaillant… ( On reviendra dans un autre article sur ces questions de co-parentalité )

D’autres sont moins policés. Et plus virulent. Tel Hervé Mariton maire LR de la ville de Crest, ancien fervent pourfendeur du « Mariage pour tous« . Dans une tribune publiée en 2023 dans le Figaro Vox [4], il ne fait fait pas dans la nuance. Plutôt dans la calomnie et la diffamation : « Les études scientifiques établissent que les difficultés scolaires, les conduites sexuelles à risques, les problèmes de santé mentale sont plus fréquents dans les familles monoparentales « . Et « autant qu’aider les familles monoparentales à affronter une situation difficile, ne faut-il pas aussi encourager la «famille traditionnelle»?  » C’est l’enjeu de la politique familiale, c’est aussi l’enjeu de la conjugalité, être en couple. »

Et nous y voilà… Il faut supprimer le modèle monoparental, déficient. Certes on ne peut plus empêcher les couples de se séparer, mais il faut au plus vite les recomposer en reformant un couple parental. Même si, au passage, l’homme du ménage n’est plus le père…

Pourquoi un tel acharnement? Pourquoi un tel refus de reconnaitre un modèle familial, pas plus ni moins dysfonctionnel qu’une famille bi-parentale? Contrairement à ce qu’invente le maire de Crest.

C’est là que l’analyse par le genre et la dimension du patriarcat permettent de lire des positionnements à priori incompréhensibles. Ainsi dans la vision traditionnelle de la famille les compétences et rôles des parents restent genrés. La mère s’occupe avant tout de l’éducation des enfants et gère le foyer. Le père quant à lui travaille, à l’extérieur, ramène l’argent pour faire vivre la famille, et entretien un lointain rapport avec la vie domestique.

Caricatural direz-vous , tout ça est bien terminé. Pas tant que ça, on le sait, notamment sur le partage des tâches . Mais surtout à ces rôles sont associés des compétences parentales, attribuées et réparties : la mère nourrit, console, accompagne, câline… Le père reste le symbole de l’autorité – les femmes en sont dépourvues- prononce la loi. Il contrôle, récompense, sanctionne…

Or que donne à voir une famille monoparentale ? Elle met en évidence le fait qu’un adulte seul -femme ou homme – réunit toutes les compétences nécessaires pour éduquer un enfant. Elle démontre que ces dernières ne sont pas liés au genre et que leurs répartitions dans le couple parental traditionnel ne relèvent pas de capacités « naturelles » mais restent le produit d’une idéologie qui attribue les rôles et les fonctions reproduisant les logiques de domination dans la sphère familiale.

Ne nous y trompons pas. La stigmatisation des familles monoparentales, leur invisibilisation, le refus de leur reconnaissance restent le fait de ceux qui s’agrippent à un modèle de société de plus en plus contesté. De ceux qui se sont opposés au « Mariage pour tous » et avant encore à la liberté de l’avortement. Augmenter des prestations par-çi, par là, louer le courage des mères de familles, pas de problème, elles sont si méritantes. Reconnaitre qu’une famille peut échapper au modèle patriarcal en lui accordant un statut, pour beaucoup d’entre eux, ça reste insupportable. Et le gouvernement n’est pas dupe en donnant des gages à ces derniers préférant un « ministère de la famille » à un ministère « des familles« .

On dit souvent que la situation économique vécue par les familles monoparentales porte en elle une bombe sociale. Sans aucun doute…

Les raisons inavouées des résistances à la création d’un statut pour les familles monoparentales constituent, très certainement, les composants d’une véritable bombe politique si le sujet arrive sur l’agenda de l’Assemblée Nationale.

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[ 1] Sur L’UNAF et le familialisme société: L’UNAF face à la diversification des modèles familiauxin Open Edition Journal

[2] Familles monoparentales, émergence, construction, captations d’un problème dans le champs politique français – Nathalie Martin-Papineau, Ed. L’Harmattan, 2003

[3] Mission flash Familles monoparentales : l‘UNAF auditionnée

[4] Hervé Mariton: «Pour une refonte de notre politique familiale»Figaro Vox– 08/2023

[5]  » Le partage des tâches domestiques et familiales ne progresse pas« , Observatoire des Inégalités-2020