
J’ai été très honorée d’avoir été auditionnée le 16 janvier dernier par la Délégation aux droits des femmes du Sénat, dans le cadre de la mission sur les familles monoparentales.
Une intervention suivi d’un échange passionnant…
En regard de l’enjeu, et notamment de celui du statut, je vous la livre ici. J’espère, aux côtés de tant d’autres, avoir participé de manière efficace aux avancées pour la reconnaissance de la famille monoparentale et de ses problématiques particulières.
Merci madame Vérien , merci mesdames Bossel et Gosselin les rapporteures pour votre invitation.
Ce n’est pas dans mes habitudes mais pour cette audition j’ai choisi de vous lire l’intervention que j’ai préparé afin d’être le plus claire possible dans mes propos.
Quels défis se posent aujourd’hui pour les familles monoparentales ? Je pense que trois d’entre eux sont tout à fait majeurs.
Je vous parlerai donc :
- De la nécessaire reconnaissance institutionnelle de la famille monoparentale,
- De l’accès à l’emploi des mères isolées et à leur maintien dans l’emploi
- Des violences post-séparation
Alors c’est quoi une famille monoparentale? Dans le code de l’action sociale et des familles, c’est « un parent isolé » à savoir « une personne isolée avec un ou des enfants à charge ». Depuis 1981, c’est une catégorie de l’INSEE définie ainsi « Une famille monoparentale est constituée d’un adulte avec son ou ses enfant(s) appartenant au même ménage ».
Et c’est tout.
Les famille monoparentales restent invisibles, et cette invisibilité constitue la source de l’injustice et des discriminations dont elles sont victimes. Et je parle ici d’une invisibilité institutionnelle, car le soutien aux familles monoparentales constitue l’angle mort des politiques publiques
Un exemple ? On se rappelle combien a été souligné l’effort pendant le premier confinement de l’ouverture des écoles de 8h30 à 16h30 – au mieux à 18h – pour les enfants des soignants…Parmi ces derniers une écrasante majorité de mères, du moins dans les métiers les moins qualifiés du médico-social. Et combien à la tête d’une famille monoparentale ? Et bien au minimum 25% si l’on prend la moyenne nationale. Et on imagine bien plus. Alors quand les horaires de prise et de fin de poste peuvent aller de 6h à minuit…mettre les gamins à l’école, ça sert à quoi sinon les exposer au virus ?...Qu’ont – elles donc fait pour beaucoup d’entre elles ?
- Celles qui l’on put ont cessé leur activité.
Celles qui ne pouvaient ou ne voulaient s’arrêter de travailler n’ont eu que deux choix :
- Confier leurs enfants à des proches.
- Ou les laisser, seuls, à la maison … »en partant travailler la boule au ventre »
Toutefois il n’y a pas que les situations exceptionnelles pour illustrer cet aveuglement institutionnel. Prenons ainsi les trois journées pour rester près d’un enfant malade auquel à droit chaque parent salarié. Dans un couple ça en fait six.. Et pour un parent seul ? Le calcul n’est pas difficile – moitié moins. Alors que la charge reste plus lourde car sans relais possible avec le deuxième parent
Des exemples de ce type il y en a malheureusement beaucoup trop…
La famille monoparentale reste donc invisible…Mais quand elle le devient elle constitue un problème social, voire un cas social.
Ce n’est pas tout à fait par hasard.
En effet il faut se rappeler que la monoparentalité devient un fait social lorsque le nombre de séparations explose à partir de 1975, à la suite de la promulgation de la loi sur le divorce par consentement mutuel.
Et le débat fait rage pour définir la famille monoparentale. D’un côté, parmi les courants féministes, celles et ceux qui souhaitent la caractériser comme un modèle de famille alternatif à celui du couple parental. Avec un statut.
D’autres, les mouvements familialistes qui préfèrent l’appréhender à travers les seules difficultés économiques liées au fait de n’avoir qu’une seule source de revenus. Sans, surtout, l’ériger comme un type de famille. C’est cette version qui l’a emporté et qu’on connait aujourd’hui
Ce qui amène la sociologue Nathalie Martin-Papineau qui relate cette histoire dans sa thèse « Familles monoparentales, émergence, construction, captations d’un problème dans le champs politique français » a conclure :
«la sphère politico-administrative [a construit] l’existence des familles monoparentales […] en la réduisant à des situations de précarité économique c’est-à-dire en lui attribuant une connotation négative ».
Comment donc s’étonner aujourd’hui que les familles monoparentales ne soient décrites qu’au travers de leurs difficultés économiques et financières, réelles bien sûr, mais sans aucune dimension positive ? Identifiées à un problème social ? Sans aucune reconnaissance des compétences et capacités à élever une famille à l’égard des mères qui sont à leur tête dans la majorité des cas . Au contraire, la tendance reste plutôt, notamment du côté des institutions à les décrier, voire les dénigrer, et ce au plus haut sommet de l’Etat
« Quand des banlieues « s’enflamment », écrit Jean François Le Goff, psychothérapeute en Seine-Saint Denis, les familles monoparentales sont désignées comme responsables; des ministres proposent la création de foyers pour les enfants des familles monoparentales, car les « pauvres mères isolées » n’auraient ni assez de ressources, ni assez d’autorité pour guider leurs enfants dans « les voies de l’intégration ». `
C’était dans un article publié en …2006
Comment ne pas entendre l’écho de cette réflexion dans les propos du président de la République lors des émeutes de juillet ?
Un ancien ministre ne s’y est pas trompé. Il s’agit de Hervé Mariton, maire de la ville de Crest. Dans une tribune intitulée » Pour une refonte de notre politique familiale » parue au mois d’aout dans le Figaro Vox. Après avoir rappelé l’analyse d’Emmanuel Macron qui dit-il a souligné « les carences de l’autorité parentale. »
Il continue :
« Les études scientifiques établissent que les difficultés scolaires, les conduites sexuelles à risques, les problèmes de santé mentale sont plus fréquents dans les familles monoparentales« . C’est un mensonge. Ces études n’existent pas ou en tout cas les conclusions tirées par monsieur Mariton.
Ce n’est plus de la stigmatisation mais de la diffamation.
Et il poursuit : « autant qu’aider les familles monoparentales à affronter une situation difficile, ne faut-il pas aussi encourager la «famille traditionnelle» » ? C’est l’enjeu de la politique familiale, c’est aussi l’enjeu de la conjugalité, être en couple. Le sociologue Julien Damon n’a-t-il pas proposé, dans un trait d’humour, d’aller jusqu’à ériger Meetic en service public? ».
Et nous y voilà… Monsieur Mariton a la solution. Il faut supprimer le modèle monoparental. Certes on ne peut plus empêcher les couples de se séparer, mais il faut au plus vite les recomposer en reformant un couple parental. Même si, au passage, l’homme du ménage n’est plus le père…
Pour tout vous dire, je crains que monsieur Mariton ne dise tout haut ce que beaucoup pensent encore tout bas.
Alors mesdames, en finir avec la stigmatisation des familles monoparentales c’est signifier notamment aux mères solos – car elles sont dans leur grande majorité à l’origine des séparations- qu’elles n’ont pas échoué à « faire famille ». Qu’elles n’ont pas privé leurs enfants d’un couple parental mais qu’elles ont été conduites , par les aléas de la vie, à faire famille autrement.
Les rendre visibles c’est affirmer qu’elles ont le droit à être reconnues et soutenues, à bénéficier d’une égalité de traitement avec les autres familles dans les politiques publiques, et qu’elles n’ont pas être pénalisées dans l’accès à l’emploi du fait de la charge de leurs enfants.
Il faut donc, et c’est ma première préconisation, établir un statut pour les familles monoparentales et réparer ainsi les erreurs du passé.
Le deuxième problème des familles monoparentales c’est de pouvoir faire vivre leur familles grâce à leur travail. Et là, les chiffres sont en appel :
- Le taux de chômage des mères seules est le double de celui des mères en couple : (En 2020, 11% pour les premières contre 5% pour les secondes)
- Avec deux enfants ou plus, dont au moins un de moins de 3 ans on atteint des sommets dans la disparité : 26% des mères seules au chômage, contre 5,6% pour les mères en couple
Pour rappel, 20% des mères basculent dans la pauvreté à la suite d’une séparation.
Au cœur de la problématique il s’agit bien entendu de la conciliation vie personnelle/ vie professionnelle . Aucune étude nationale quantifiée n’existe mais témoignages et recherches locales font apparaitre les points suivants : sauf peut-être les enseignantes, les femmes actives, à la suite de leur séparation, pour assumer la gestion concrète des enfants ont et /ou :
- Procédé à des reconversions professionnelle
- Travaillé plus pour maintenir un niveau de vie ;
- Evalué à la baisse leurs objectifs professionnels ;
- Renoncé à des formations qualifiantes ;
- Eté poussées à la démission
- Dans le meilleur des cas se sont retrouvés au chômage …
- …Ou dans le pire au RSA.
L’un des leviers actionné pour résoudre ce problème a été l’augmentation et la diversification des modes de garde. Dans le champ public. Avec plus ou moins de réussite.
Mais l’autre qui n’a jamais été sollicité reste celui du champ de l’entreprise. Avec la flexibilité des horaires comme l’une des clefs de l’inclusion des mères solos dans le travil . Car d’autres existent dans ce domaine. Et simples à mettre en oeuvre.
L’Observatoire de la Qualité de Vie au Travail a engagé, en partenariat avec le Service des Droits des Femmes (DGCS), une réflexion sur l’accompagnement des salariés en situation de monoparentalité dont les résultats ont été publiés en 2020. Le groupe de travail[1] a identifié trois leviers et formulés 9 recommandations toutes plus intéressantes les unes que les autres
Mais avant tout il a identifié les freins à lever pour mettre en place une politique d’accompagnement des parents solos et parmi eux je cite:
- « Des représentations culturelles négatives et des biais décisionnels facteurs de stigmatisation et de discrimination.
- Et L’absence de statut légal définissant clairement la monoparentalité. »
J’espère vous avoir démontré comment le premier frein était la conséquence du second et je ne reviendrais pas dessus. Ni sur le fait que le statut reste la première clef pour ouvrir l’accès au marché du travail aux mères isolées.
Cependant si cela reste une condition nécessaire elle n’est pas suffisante. Pour que cela fonctionne il faut modifier certaines pratiques, adapter les organisations de travail . On peut faire, me semble t – il, le parallèle avec la situation du handicap : Une reconnaissance institutionnelle et une obligation d’accueil des employeurs.
Donc, ma seconde préconisation c’est une incitation voire une contrainte législative et règlementaire pour que les employeurs rendent possible la conciliation vie professionnelle/vie privée (avec la flexibilité horaire, l’interdiction de réunion passée une certaine heure, le télétravail…) des parents solos.
Je voudrais terminer en évoquant la question des séparations et des violences qui l’entourent. C’est un sujet en soi qui commence juste à émerger. Et je ne parle même pas des féminicides, malheureusement si fréquents, mais de contrôle coercitif et plus banalement si l’on peut dire, de violences économiques.
Toutefois pour l’instant il me semble que cette problématique n’est pas prise en charge avec le sérieux qu’elle devrait.
Enfin, je voudrais vous partager une réflexion
Les motifs de la séparation des couples chargés d’enfant.s n’a jusqu’à aujourd’hui jamais été posée.
Aucune étude ni sociologique, ni historique, ni juridique. On sait juste par témoignages, relations d’expériences, parfois très douloureuse qu’on peut raisonnablement penser que dans la majorité des cas il s’agit d’une demande de la mère…Et qu’elle est fondée sur le constat du désengagement ou le manque d’investissement du père dans la sphère familiale.
Gérard Neyrand sociologue, le « pape » de la monoparentalité affirme lui que la monoparentalisation commence dès la naissance car ce sont les mères qui s’investissent dans l’éducation des enfants.
Pour autant au travers les dispositifs institutionnels, colloques et autres séminaires on s’inquiète du maintien des liens familiaux, de la bonne coparentalité, on estime que la médiation familiale reste le remède miracle et doit s’appliquer quelques soient les situations…
…D’un autre côté les agents de la CAF désespèrent de ne pas avoir été formés à l’accueil et à la prise en charges des mères pour le versement de l’aide d’urgence en cas de violence conjugale.
Ma dernière préconisation serait donc d’inverser les paradigmes en posant que le fait monoparental est inéluctable, irréversible, légitime et qu’il serait temps d’essayer de l’analyser de le comprendre et …de l’accepter. »
